Est-ce que les médecins fabriquent les malades ?

Est-ce que les médecins fabriquent les malades ?

S’il n’y avait pas de médecins il n’y aurait jamais eu de malades !
A. Artaud (1896-1948)

Si cette citation vous interpelle, vous n’êtes pas seul.e ! Je vous partage ici une réflexion sociologique sur le “rôle de malade” et de médecin

Antonin Artaud, est un des derniers poète maudit en France. Il est l’auteur de « aliénation et magie noire » il a été interné pendant 9 ans et diagnostiqué aliéné par Jacques Lacan un psychiatre français. “Aliénation et magie noire” sert d’argumentaire à certaines thèses qui critiquent le pouvoir médical et la situation hospitalière. Antonin Artaud a dit “s’il n’y avait pas de médecins il n’y aurait jamais eu de malades “ . Cette proposition exprime la thèse de la construction professionnelle de la maladie puisque ce sont les médecins qui “donnent la possibilité” aux personnes de pouvoir adopter le rôle de malade.
Freidson, sociologue interactionnistes, considère que certaines professions, dont les médecins, jouissent de privilèges abusifs. Ainsi, il interroge la position du médecin vis-à-vis du monde médical. Il constate que le médecin est arbitre suprême des professions médical et qu’aussi il jouit d’une autorité indépendante de pouvoir administratif. Il met en évidence que :

  • Les médecins contrôlent la division du travail médical (du plus pur ou plus impur)
  • Les professions paramédicales sont moins prestigieuses, subordonnées au médecin, et majoritairement, leurs techniques et contenus font l’objet de validations par les médecins, ces professions “ne font qu’assister” la médecine.
  • Le patient est un profane qui n’est pas capable d’évaluer son traitement

Le médecin jouit d’une légitimité totale auprès du public : il a le pouvoir de transformer la maladie en état social.

Le sociologue américain, Eliott Freidson (1923-2005), démontre qu’une des fonctions concrètes de la médecine est de construire la maladie et donc de contrôler la déviance (être malade constitue en une déviance par rapport à la norme santé). Cela est rendu possible parce que la profession institue un monopole sur son exercice :

  • elle est la seule à pouvoir déterminer ce qu’est la maladie 
  • elle a pour fonction principale de créer la maladie comme rôle social

Freidson, considère qu’on attribue à la maladie 2 formes de déviance :

  • une déviance biologique (primaire), par exemple le fait de tousser
  • une déviance sociale (secondaire), il s’agit de la qualification sociale associée à ce symptôme

La personne devient malade à partir du moment où le médecin va transformer la déviance primaire en déviance secondaire.

Sur cette base, il propose une typologie des formes de déviance à partir de signification attribuée à ses symptômes il croise alors deux variables :

a) L’imputation de la responsabilité
la médecine s’occupe des gens qui ne sont pas tenus responsables alors que la justice s’occupe des déviants tenus pour responsables
b)  le degré de gravité

Ainsi, Freidson identifie 3  sortes de légitimité de la maladie

  1. La légitimité conditionnelle
    dans ce cas le déviant est temporairement dispensé de ses obligations, il bénéficie de quelques privilèges comme de ne pas devoir aller travailler, à condition qu’il se mobilise pour sortir de cette déviance exemple le rhume ou la grippe
  2. La légitimité inconditionnelle
    le déviant est dispensé de manière permanente de ses obligations et il obtient des privilèges particuliers au vu du caractère sans espoir de sa déviance par exemple dans le cas de maladie chronique ou handicap
  3. L’illégitimité, la stigmatisation
    Dans ce cas, même si le déviant est exhonéré de certaines actions,  il n’obtient que peu de privilèges, il doit assumer des nouvelles obligations handicapantes du à sa déviance il s’agit souvent de maladie illégitime comme le cancer du poumon, s’il est un gros fumeur

Un autre regard sur la profession de médecin

Dans cette théorie Freidson considère que la profession médicale organise l’état social du malade, légitimise son rôle il s’agit ici d’une vision médico-centrée de la médecine. La sociologue, Isabelle Baszanger, critique cette vision : elle considère que le diagnostic n’est pas un acte unilatérale, il faut aussi prendre en considération le pouvoir du malade, en considérant que les 2 parties ne sont pas sur le même pied d’égalité.

Texte inspiré de mes notes de cours de sociologie du travail et des professions, Pr. : JF Orianne, U Liège.